Pourquoi ce spectacle "l'Enfant jaguar" ?
Dans mon expérience (et je sais la chose partagée), dans le répertoire d’un conteur il y a deux types de contes. Ceux que l’on raconte par opportunité (une commande thématique, un public spécifique) et ceux qui s’imposent à nous par une évidence que nous reconnaissons tout de suite.
Pour ma part, le projet de « l’Enfant jaguar » est né le jour de mon dernier anniversaire. Avec ma compagne, nous étions allés voir l’exposition « Amazonia » au musée du quai Branly. Une très belle expo qui, comme souvent pour ce qui concerne les expositions sur les peuples premiers, m’a bouleversé tout autant que chagriné. Bouleversé, parce que ce dont témoignent ces expos relève d’un rapport au monde et d’une profondeur métaphysique magnifiques ; chagriné, car il est impossible de les voir sans évidemment penser au sort réservé depuis des siècles à ces peuples et aux lieux dans lesquels ils vivent. Meurtres, éradication, destruction de l’écosystème, génocide culturel, accaparement des terres, et j’en passe des pires et des pires…
En tout cas, comme toujours à la sortie des musées, il y avait une librairie. J’y trouvai un livre : « Contes des Sages d’Amazonie » de Pierre-Olivier Bannwarth aux éditions du Seuil, que je ne connaissais pas, ce qui est étonnant dans la mesure où je connais cette collection presque… par cœur !
Dans les jours suivants j’ai commencé à les lire et ce fut comme une secousse tellurique. Un bouleversement profond, comme si j’attendais ces contes depuis des années et qu’enfin ils étaient là ! Je les lus dans une sorte de fièvre, les images des histoires venant me chercher même la nuit dans mes rêves !
Ce répertoire venait répondre à une multitude de questions sur le rôle du conteur, la place des contes dans notre monde, la manière de partager certaines de mes pratiques au tambour.
Les écologues ont forgé un concept, celui de « l’extinction de l’expérience ». L’idée que dans le cadre d’écosystèmes disparaissant, chaque génération humaine qui disparaît emporte avec elle le souvenir de « comment c’était avant », laissant les générations suivantes persuadées que le peu qui reste de la splendeur d’antan est normal. Ainsi par exemple, ma génération a connu les fins d’été avec des fils électriques ou de téléphone recouverts d’hirondelles se regroupant avant leur migration. Il y en avait des centaines ! De mon Morvan d’adoption, je les ai comptées l’an passé. Il y en avait… quatre ! Lorsque ma génération s’éteindra, la nouvelle vivra persuadée que quatre hirondelles sur un fil est normal… Et ainsi en va-t-il de même avec les écrevisses dans les rivières, les insectes sur les pare-brises, le petit gibier et tant d’autres choses encore…
Si je raconte ça, c’est parce que les contes et mythes des indiens d’Amazonie témoignent d’un monde malheureusement en voie de disparition. La forêt est peu à peu ravagée, les peuples acculturés (quand bien même heureusement beaucoup résistent). Or ; il se trouve que la vision du monde de ces peuples, leur relation fusionnelle au vivant, leurs cosmogonies, leur spiritualité, leurs organisations sociales et familiales sont ontologiquement dissemblables du nôtre. Ils ont emprunté un chemin radicalement différent !
Un chemin sur lequel il n’y a pas de séparation entre les humains et ce qui les entoure, entre les règnes minéraux, végétaux et animaux, entre les songes et le réel. Un chemin sur lequel le moindre brin d’herbe est habité.
Et je suis persuadé que notre civilisation en bout de course, a un besoin vital de se ressourcer et de se renouveler en allant à la rencontre de ce que ces peuples ont expérimenté.
L’Amazonie disparaît peu à peu sous le croc des pelleteuses et des incendies volontaires ? Les peuples qui y vivaient perdent leurs territoires, leurs espaces de vie et de culture ? Oui, mais au-delà d’un combat politique, nous pouvons raconter et faire revivre en nous la splendeur de ce vécu. Car, comme le rappelle ce conte yddish magnifique de « la cérémonie oubliée », « certes, nous ne pourrons plus la faire cette cérémonie, mais nous pourrons la raconter ! ». Ainsi l’heure de « l’extinction de l’expérience » sera-t-elle reculée.
Alors, je raconte ces contes pour faire vivre encore et encore le grand rêve de la Forêt. En certaines ethnies d’Amazonie, il est dit qu’à chaque fois qu’est raconté le mythe de la création du monde, le monde se recréé à nouveau. Pour les Guaranis, les paroles « sont des esprits qui sortent de la bouche ». Et ils utilisent le même mot pour désigner « la parole » et l’âme ».
« L’Enfant jaguar » se veut comme une sorte de réparation symbolique. L’activation d’un sortilège qui viendrait nous réenchanter et revivifier nos âmes meurtries.

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